Quand l'État providence périclite, les organisations criminelles prolifèrent

Christian Rioux

Paris -- Jacques de Saint Victor n'a pas du tout été étonné d'entendre des témoins de la commission Charbonneau affirmer que la corruption avait profité au Québec de la perte d'expertise du ministère des Transports. Depuis, l'historien français spécialiste de la mafia cite cet exemple dans les conférences qu'il donne à l'étranger. " Les témoignages de la commission Charbonneau montrent que, plus l'État se rétrécit, plus la mafia a d'espace pour prospérer, dit-il. À la commission Charbonneau, on a vu que le ministère des Transports avait dû sous-traiter certaines de ses fonctions traditionnelles à des entreprises privées. Or celles-ci seront toujours plus faciles à infiltrer par des organisations mafieuses. Il n'y a rien de plus propice à l'expansion du phénomène criminel que l'out sourcing qui consiste à faire appel au privé. C'est vrai dans le domaine des travaux publics, mais aussi de secteurs comme la santé ou le traitement des déchets. "

Dans son plus récent livre, Un pouvoir invisible. Les mafias et la société démocratique, XIXe-XXIe siècle (Gallimard), Jacques de Saint Victor soutient que les mafias ont repris de la vigueur à la fin des années 1970, alors que l'État providence commençait justement à reculer. " L'État providence n'a jamais éradiqué les organisations mafieuses, dit-il. Mais il les avait contenues ou marginalisées comparativement aux années 1930. Après la guerre, on a vu l'État providence concurrencer ces organisations dans le contrôle de l'espace social. L'État avait un certain prestige, il donnait des emplois et attribuait, par exemple, des logements sociaux selon des critères qui cassaient le clientélisme et réduisaient l'influence des notables. "

Même à Palerme et à Naples, dans les années 1960, la mafia est devenue moins séduisante, explique l'historien. Plusieurs caïds seront d'ailleurs contraints de fuir aux États-Unis. En France, aussi, l'État jacobin centralisé a longtemps été une protection contre le crime organisé, notamment contre l'implantation de mafias étrangères. Selon Jacques de Saint Victor, il n'y aurait rien de tel qu'un fisc et des organismes sociaux qui cherchent la petite bête pour embêter les maffiosi.

Le retour de l'État libéral

Le rapport de force va cependant s'inverser à la fin des années 1970, dit-il. Les organisations mafieuses bénéficieront du florissant commerce de la drogue, mais aussi du recul de l'État. " Qu'est-ce que la crise de l'État providence, demande-t-il, sinon le retour de l'État libéral des années 1930 ? Or, c'est dans cet État libéral que la mafia avait pu naître et prospérer. "

Ce retour crée un appel d'air. Dans les années 1980, les organisations mafieuses vont investir dans des secteurs comme la construction, l'hôtellerie, le jeu et même le sport. Des secteurs où d'importantes sommes circulent et où l'on peut blanchir de l'argent facilement. L'idéologie de l'époque, celle de l'individualisme à tous crins, lui convient aussi parfaitement. " La mafia surfe sur le discours ultra-individualiste, du " pas vu pas pris ", de l'argent facile et de la légitimité de la prédation. Car, entre le capitalisme prédateur et le capitalisme maffieux, la différence est souvent ténue. "

Les premiers anthropologues américains qui étudièrent les phénomènes mafieux en Sicile en étaient revenus convaincus que, née avec le capitalisme agraire et les grandes latifundia, la mafia allait bientôt disparaître. Elle est pourtant devenue un acteur du capitalisme industriel. Dans les années 1990, elle allait même connaître une nouvelle mutation, vers le capitalisme financier cette fois.

" La mafia est devenue un acteur de la mondialisation financière, dit l'historien. Cette mondialisation lui profite beaucoup car elle est propice au crime, avec ses paradis fiscaux par exemple. " Entre 2004 et 2007, la banque américaine Wachovia a blanchi des milliards pour les cartels mexicains. La Banque HSBC a aussi été impliquée dans de nombreux trafics. Selon Jacques de Saint Victor, le droit anglo-saxon permet aux dirigeants de ces établissements financiers de ne jamais être condamnés et de s'en sortir par une transaction qui peut parfois porter sur des centaines de millions de dollars.

 

La police ne suffit pas

" Le droit anglo-saxon a inventé la délinquance sans délinquants, dit-il. Dans le droit continental européen, on ne peut pas transiger sur une procédure pénale. Au fond, le criminel en col blanc qui accompagne le blanchiment d'argent n'a jamais le sentiment d'avoir commis un acte criminel. Or, il est le principal responsable de la survie de ces bandes criminelles puisque, grâce à son blanchiment, il permet à ces organisations sanguinaires de prospérer. La finance est vraiment le ventre mou de la lutte contre la mafia. "

Pour l'historien, lorsque vient le moment de se demander si la mafia est présente quelque part, un signe ne trompe pas. " Les zones contrôlées par la mafia s'appauvrissent toujours. Il est faux de dire comme certains que les mafieux ne se font du mal qu'entre eux. Leur rôle économique est très marginal comparativement à la destruction de richesse dont ils sont responsables. Si la mafia est présente à Montréal, il n'y a donc rien de surprenant à ce que les rues soient mal entretenues et les taxes élevées. "

Jacques de Saint Victor est cependant convaincu que les Québécois ont fait le bon choix en créant la commission Charbonneau. La raison est simple. " Puisque la mafia prospère dans le secret, rien de tel qu'une commission d'enquête publique. ".

Mais cela risque de ne pas être suffisant, ajoute-t-il aussitôt. " On ne combat pas un système mafieux uniquement avec des policiers et des magistrats. Pour combattre la mafia, il faut des services fiscaux efficaces, des comptables compétents, des services d'urbanisme scrupuleux et une fonction publique forte. Bref, tout le contraire de ce qui est dans l'air du temps... "