Québec accueille le premier festival de twittérature

Fabien Deglise

Les questions ne peuvent pas faire autrement que tenir en moins de 140 caractères : la twittérature, cet art littéraire qui se développe sur le réseau Twitter depuis quelques années, peut-elle être prise au sérieux ? Pis, est-elle un nouveau genre littéraire en formation dans les univers numériques ? Est-elle condamnée à n'être qu'anecdotique ? Peut-elle devenir un outil pédagogique ou encore se retrouver au coeur d'une rencontre internationale, à Québec, tiens ? Les questions ont été induites par le monde de l'instantané. Mais c'est finalement le 16 octobre prochain qu'il va falloir attendre pour s'approcher d'un début de réponse à l'occasion de la première édition du Festival de la twittérature, qui se prépare à voir le jour à l'extrémité est de l'autoroute 40. L'événement a été baptisé " 140 max ", en référence à la contrainte spatiale imposée par le réseau de microclavardage sans qui tout ça n'aurait jamais vu le jour. Et c'est une première mondiale.

" Dans le domaine de la twittérature, il se fait beaucoup de choses éparses en ce moment ", résume à l'autre bout du fil Annie Côté, professeure au secondaire et surtout créatrice de ce premier festival avec Jean-Yves Fréchette, prof à la retraite et cofondateur de l'Institut de twittérature comparée (ITC) -- oui, oui, ça existe ! " Nous voulions rassembler tout ça à un même endroit, pour le plaisir, mais aussi pour discuter sérieusement de la twittérature, des formes qu'elle prend, en cherchant à placer autour un cadre théorique, analytique, méthodologique, qu'elle n'a pas encore. Et un festival d'une journée nous semblait être une bonne façon de le faire. "

Le programme est chargé. Il va aussi être à l'image du format dans lequel a émergé la twittérature, " petit, mais dense ", préviennent les organisateurs, qui souhaitent par cet événement donner des lettres de noblesse à un art naissant, appréhendé avec autant de curiosité et d'amusement qu'avec les préjugés habituels lorsqu'il est question de langue, de technologie et de communication instantanée. " C'est la même chose qu'avec les textos, lance Patrick Drouin, professeur de linguistique, auteur d'une recherche en cours sur la langue et les textos et conférencier à ce festival d'un jour. On parle d'effets négatifs sur la qualité de la langue, sur la syntaxe, la grammaire... On ne sait pas sur quoi sont fondés ces préjugés, mais ils sont tenaces. "

Et pourtant, chaque jour, la twittérature aurait plutôt tendance à démontrer le contraire par l'entremise de gens comme Mélusine (@Twittlit) qui, depuis plusieurs mois, développe en ligne, twitt après twitt, une aventure romanesque à rebours, de Paul-Henri Sauvage qui, chaque jour, ajoute 140 caractères de plus à son roman La vie rêvée, qui s'écrit en direct sur Twitter, ou encore des fragments de présent, loufoques, troublants, décalés, livrés dans ce format, de manière ludique, par un certain Nicolas (@niantti), étudiant vivant dans la région parisienne. Sans compter que ce style littéraire commence même à trouver sa place dans le réseau de l'éducation, où plusieurs profs ont trouvé en lui une façon de rapprocher les jeunes des lettres en passant par des outils de communication qu'ils chérissent.

" L'aspect ludique de la twittérature les rejoint plus facilement, explique Mme Côté, qui a amorcé un doctorat en éducation justement sur le caractère didactique de la twittérature. Cela fait également entrer des contraintes littéraires intéressantes dans un environnement auquel ils sont très réceptifs ", en aidant par exemple à développer le sens de la concision - pour exprimer une idée claire, 140 caractères, ça arrive vite -, en stimulant la diversité du vocabulaire, la maîtrise de la grammaire et également la transmission d'idées par des images construites par les mots. Entre autres.

" On dit que la twittérature est quelque chose de nouveau, mais dans les faits, il n'en est rien, poursuit-elle. Le dictionnaire des idées reçues de Flaubert ou Les caractères de La Bruyère sont des petits livres composés de courts textes. Ce que Twitter a fait, c'est démocratiser ce style, faciliter sa diffusion et également inciter un plus grand nombre de personnes à en produire ", le développement des réseaux sociaux étant guidé en effet par ce sacro-saint principe de la participation.

Dans quelques jours, dans une salle de la bibliothèque Gabrielle-Roy de Québec, des participants de partout au Québec, de la France, de la Belgique et du Maroc vont d'ailleurs en débattre en se demandant, entre autres choses, si la twittérature est un art, une lubbie de technophile, une anecdote, une mode passagère, ou encore en établissant si cet art ludique, numérique, démocratique et littéraire peut aussi avoir un avenir social, culturel ou même commercial. Un avenir pas toujours facile à cerner puisqu'il s'écrit actuellement par fragments, 140 caractères à la fois.

Note à l'intention des amateurs de chiffres : sur Twitter, ce texte entrerait dans 35 twitts.